
Nizan, c'était un trouble-fête. Il appelait aux armes, à la haine: classe contre classe; avec un ennemi patient et mortel, il n'y a pas d'accompa-gnements; tuer ou se faire tuer: pas de milieu. Et ne jamais dormir. Il avait répété toute sa vie, avec une gracieuse insolence, le regard baissé sur ses ongles: ne croyez pas au père Noël. [.]
Nous voulions écrire l'un et l'autre. Il publia son premier livre bien avant que je trace un mot du mien. A l'époque où parut la Nausée, si nous eussions prisé ces présentations solennelles, ce fut lui qui m'eût préfacé. C'est la mort qui a renversé les rôles. [.]
Son portrait, j'eusse été capable de le faire: taille moyenne, cheveux noirs. Il louchait, comme moi, mais en sens inverse, c'est-à-dire agréablement. Le strabisme divergent faisait de mon visage une terre en friche; le sien convergeait, lui donnant un air de malicieuse absence même quand il nous prêtait attention." Jean-Paul Sartre. Avant-propos de la réédition d'Aden Arabie Maspero, 1960.
Paul Nizan: ADEN ARABIE, 1931, « J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c'est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l'amour, les idées, la perte de sa famille, l'entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde.
À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l'air du chaos que les Grecs mettaient à l'origine de l'univers dans les nuées de la fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d'un commencement.»